Rentrée scolaire enseignants : une enseignante pensive dans sa classe vide avant l’arrivée des élèves.
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Rentrée scolaire des enseignants, pourquoi peuvent-ils eux aussi appréhender la reprise ?

Il y a un moment étrange, quelque part dans la seconde moitié du mois d’août, où les vacances ne sont pas encore terminées mais où, intérieurement, la rentrée scolaire a déjà commencé. On est encore ailleurs, parfois loin de chez soi, les journées ont encore ce rythme particulier de l’été, et pourtant l’école revient doucement occuper une place dans nos pensées. D’abord presque discrètement : une idée de séance qui traverse l’esprit, un collègue auquel on pense, une salle que l’on imagine retrouver. Puis les choses s’accélèrent. On pense à sa future classe, aux élèves que l’on connaît peut-être déjà un peu et surtout à ceux que l’on ne connaît pas encore, à l’emploi du temps, aux réunions, aux parents, aux projets que l’on aimerait mener et, bien sûr, à cette liste plus ou moins raisonnable de choses que l’on s’était promis de préparer pendant les vacances.

C’est souvent à ce moment-là qu’apparaît une question que peu d’enseignants formulent ouvertement : pourquoi est-ce que j’appréhende cette rentrée alors que je viens justement de bénéficier de plusieurs semaines de vacances ?

La question est presque accompagnée d’une culpabilité implicite, comme si les vacances devaient produire mécaniquement un enseignant reposé, enthousiaste, sûr de lui et impatient de retrouver sa classe. J’ai pourtant connu, au cours de mes années d’enseignement, des rentrées que j’attendais avec une véritable envie et d’autres qui commençaient à me travailler plusieurs jours avant la reprise. Avec le recul, je ne crois pas que les secondes disaient que j’aimais moins mon métier que les premières. Elles racontaient simplement autre chose : l’incertitude, la responsabilité, la conscience de ce qui allait se jouer à nouveau derrière la porte d’une classe.

On parle beaucoup du stress de la rentrée chez les enfants, et heureusement. On évoque celui des parents, de plus en plus souvent. Celui de l’enseignant reste curieusement plus discret, peut-être parce qu’une représentation ancienne du métier voudrait que celui qui accueille soit nécessairement celui qui sait, celui qui maîtrise et celui qui rassure. Or celui qui rassure peut lui aussi avoir besoin d’être rassuré.

L’école est connue, la classe ne l’est jamais vraiment

Il existe à ce sujet un parallèle intéressant entre l’élève et son enseignant. L’enfant qui reprend le chemin de l’école connaît généralement le bâtiment, le principe d’une classe, les horaires et les grandes règles du jeu scolaire, mais il ignore encore une partie de ce qui va constituer son quotidien. Avec qui sera-t-il assis ? Son enseignant sera-t-il sévère ? Retrouvera-t-il ses amis ? Va-t-il réussir ? Trouvera-t-il sa place ?

L’enseignant possède évidemment beaucoup plus de repères, mais il se trouve malgré tout devant une inconnue considérable : la classe qui apparaîtra réellement lorsque tous ces élèves seront réunis dans la même pièce.

Une liste de vingt-cinq ou trente noms ne dit presque rien d’un groupe humain. Elle ne raconte pas encore celui qui prendra spontanément la parole, celle qui restera silencieuse alors qu’elle aurait tant de choses à dire, les amitiés qui se formeront, les rivalités qui surgiront, l’élève dont la réputation aura précédé l’arrivée, celui qui nous surprendra complètement, les besoins particuliers qui demanderont des ajustements, les familles avec lesquelles la relation sera simple et celles avec lesquelles il faudra davantage de temps pour trouver la bonne distance.

Nous pouvons connaître notre métier depuis cinq, dix ou vingt ans, aucune rentrée ne nous donne accès à l’avance à cette alchimie particulière.

Or notre esprit n’aime pas beaucoup les espaces vides. Lorsqu’il manque d’informations, il anticipe, complète, invente des scénarios et tente ainsi de rendre prévisible ce qui ne l’est pas encore. Ce fonctionnement est profondément humain et probablement utile dans bien des circonstances, mais il possède une fâcheuse tendance à privilégier les scénarios qui pourraient poser problème. Quelques jours avant la rentrée, une classe dont on nous a dit qu’elle était « compliquée » peut ainsi devenir mentalement épuisante avant même que nous ayons rencontré le premier élève.

C’est peut-être là une première manière de regarder autrement le stress de la rentrée chez l’enseignant : il ne naît pas nécessairement de ce qui va arriver, mais parfois de tout ce que nous imaginons pouvoir arriver.

Et si, à cette rentrée scolaire, je n’y arrivais pas ?

Il y a ensuite une inquiétude plus intime, dont on parle moins facilement parce qu’elle touche directement à l’image que nous avons de nous-mêmes comme professionnels.

Je me souviens combien l’enseignement peut produire ce paradoxe : on accumule de l’expérience et pourtant, devant certaines classes ou à certaines périodes de notre parcours, des questions très anciennes peuvent refaire surface. Vais-je réussir à les intéresser ? Est-ce que mes cours seront suffisamment bons ? Est-ce que je vais parvenir à installer le cadre que je souhaite ? Que vais-je faire si tel élève refuse systématiquement de travailler ? Est-ce que je saurai trouver la bonne posture avec cette classe ?

Et derrière toutes ces questions peut parfois s’en cacher une autre, beaucoup plus inconfortable : est-ce que je suis vraiment un bon enseignant ?

On pourrait être tenté de ranger immédiatement ce doute sous l’étiquette désormais très populaire du « syndrome de l’imposteur ». Je m’en méfie un peu lorsque l’expression devient une explication automatique, car tout doute professionnel n’est pas un syndrome et toute inquiétude n’a pas besoin d’être transformée en diagnostic. Il arrive simplement qu’un métier qui engage fortement notre responsabilité nous conduise à nous interroger sur notre capacité à bien l’exercer.

L’expérience apporte des outils, des repères et une forme de solidité, mais elle ne donne pas de pouvoirs magiques. Un enseignant expérimenté sait même parfois mieux qu’un débutant tout ce qui peut échapper à ses prévisions, précisément parce qu’il a déjà vu une séance magnifiquement préparée s’effondrer en quelques minutes et, à l’inverse, une idée improvisée presque par nécessité devenir l’un de ces moments de classe dont on se souvient des années plus tard.

Peut-être faut-il donc cesser de considérer systématiquement le doute comme l’ennemi de la compétence. Il peut aussi être le signe que nous avons conscience de notre responsabilité et que ce qui va se passer dans cette classe continue de compter pour nous.

On ne rentre pas simplement « faire cours »

Une autre raison explique probablement cette appréhension de la reprise : la formule « reprendre les cours » décrit finalement assez mal ce que fait un enseignant lorsqu’il revient travailler.

Il ne s’agit pas seulement de remettre en route une succession de leçons interrompue au début de l’été. Il faut accueillir un groupe, installer un cadre, observer les élèves, commencer à repérer leurs besoins, gérer l’hétérogénéité, entrer dans les programmes, répondre aux attentes institutionnelles, préparer des cours, évaluer, communiquer avec les familles, accompagner ceux qui rencontrent des difficultés et, simultanément, prendre en compte toutes les petites choses imprévues qui font qu’une journée d’école ressemble rarement exactement à celle que nous avions imaginée la veille.

À cela s’ajoute une dimension que les fiches de poste décrivent difficilement : la disponibilité humaine permanente qu’exige une classe. Pendant plusieurs heures, l’enseignant observe, écoute, décide, reformule, encourage, recadre, explique, rassure et adapte parfois son intervention en quelques secondes. Il peut être en train d’expliquer une notion tout en percevant qu’un élève décroche, qu’un autre s’agite, qu’une tension naît au fond de la salle et que celui qui ne demande jamais rien aurait précisément besoin qu’on s’arrête quelques instants près de lui.

Cette attention fragmentée fait partie du métier, mais elle a un coût. Après plusieurs semaines où notre cerveau a pu retrouver d’autres rythmes, le simple fait d’anticiper le retour à cette intensité peut provoquer une tension parfaitement compréhensible.

Les vacances permettent de se reposer, elles ne font pas disparaître la complexité du métier qui nous attend au retour.

La grande illusion de la rentrée parfaitement préparée

Face à cette incertitude, nous avons naturellement envie de reprendre le contrôle et, chez l’enseignant, cette tentative de contrôle prend souvent une forme particulièrement respectable : préparer.

Alors on prépare beaucoup. Parfois énormément.

Les premières séquences sont prêtes, les documents imprimés, les affichages pensés, les progressions construites, les dossiers classés et les premières semaines commencent à ressembler à un petit mécanisme parfaitement huilé. Cela rassure, bien sûr, et préparer son travail reste une nécessité professionnelle, mais il existe une frontière subtile entre préparer ce qui peut l’être et tenter, par la préparation, de supprimer toute possibilité d’incertitude.

Cette seconde ambition est vouée à l’échec pour une raison très simple : au moment où nous préparons la classe, il manque encore la classe.

Les élèves ne sont pas une variable que l’on ajoute ensuite à une organisation pédagogique déjà achevée. Ils vont transformer cette organisation par leur présence, leurs réactions, leurs questions, leurs difficultés et leurs enthousiasmes. Certaines activités que nous imaginions brillantes tomberont à plat tandis que d’autres, auxquelles nous accordions beaucoup moins d’importance, ouvriront soudain une porte inattendue.

C’est aussi cela, enseigner : accepter qu’entre ce que nous avons préparé et ce qui se passe réellement existe un espace vivant dans lequel nous allons devoir nous adapter.

Vous n’avez donc pas besoin d’avoir toutes les réponses avant de rencontrer vos élèves.

Cette phrase mérite peut-être d’être relue à quelques jours de la rentrée, surtout lorsque la tentation revient d’ajouter encore quelque chose à la liste des choses à terminer.

La rentrée n’est pas un examen professionnel organisé le premier jour de septembre pour vérifier si vous méritez d’être devant cette classe. Elle est le premier chapitre d’une histoire pédagogique qui ne peut, par définition, être écrite entièrement avant que ses personnages ne soient entrés dans la pièce.

Et si nous changions simplement la question ?

Lorsque l’appréhension monte, la question que nous nous posons ressemble souvent à celle-ci : « Comment vais-je réussir ma rentrée ? »

Elle semble parfaitement légitime, mais elle contient un piège discret puisqu’elle place toute la réussite de ce qui va suivre sur les épaules d’une seule personne : l’enseignant.

Avec les années, mon regard sur l’enseignement a beaucoup évolué et c’est aussi ce chemin qui nourrit aujourd’hui mon travail autour de l’Imaginologie® Éducation. Je m’intéresse moins à l’idée d’un enseignant capable de tout prévoir qu’à sa capacité à créer progressivement les conditions qui vont permettre aux élèves d’entrer dans les apprentissages.

La question pourrait alors devenir : « Qu’est-ce que je peux mettre en place pour que nous commencions à construire ensemble un espace suffisamment sécurisant pour apprendre ? »

Le déplacement est important parce que nous ne cherchons plus la performance parfaite de l’enseignant mais les premières conditions de la rencontre pédagogique. Le cadre devra se construire, les habitudes devront se prendre, la confiance devra apparaître, les élèves devront comprendre qui nous sommes et nous devrons découvrir qui ils sont.

Tout cela demande du temps, et vouloir obtenir dès les premières heures ce qui nécessite plusieurs semaines revient parfois à exiger d’une graine qu’elle nous prouve immédiatement qu’elle deviendra un arbre.

La relation pédagogique dépasse largement la transmission d’un programme, et nous aurons l’occasion de revenir sur cette question dans un prochain article, car elle interroge profondément la mission même de l’enseignant. Pour l’instant, retenons simplement qu’une classe ne commence pas lorsque tout est parfaitement organisé. Elle commence lorsque des êtres humains se rencontrent avec l’intention de travailler et d’apprendre ensemble.

Alors, que faut-il vraiment préparer ?

Peut-être moins de choses que nous ne l’imaginons, mais les bonnes.

Il peut être utile, par exemple, de séparer ce qui doit réellement être prêt pour les premiers jours de ce qui peut parfaitement attendre la semaine suivante. Une rentrée devient rapidement vertigineuse lorsque nous essayons mentalement de résoudre septembre, octobre et novembre avant même d’avoir fait connaissance avec les élèves.

Il peut également être intéressant de regarder notre inquiétude d’un peu plus près. « Je stresse pour la rentrée » est une sensation globale contre laquelle il est difficile d’agir, tandis que « j’ai peur de ne pas parvenir à installer un climat de travail avec cette classe » désigne quelque chose de beaucoup plus précis. Mettre des mots sur une inquiétude ne la fait pas nécessairement disparaître, mais cela évite parfois qu’elle se répande partout.

Nous pouvons aussi accepter qu’une partie de notre travail pédagogique commence nécessairement après la rentrée. Adapter une pédagogie suppose de connaître ceux auxquels elle s’adresse, et il n’y a aucune faute professionnelle à ne pas connaître encore les élèves que nous n’avons jamais rencontrés.

Enfin, il me semble important de préparer quelque chose que les enseignants oublient souvent dans leurs progressions : leur propre énergie. La rentrée provoque une accélération brutale du rythme et vouloir être immédiatement partout, disponible pour tout le monde et irréprochable sur chaque sujet constitue rarement une stratégie tenable très longtemps. Préserver quelques espaces de récupération, accepter que certaines choses attendent et retrouver progressivement son rythme font aussi partie d’une rentrée professionnelle.

Derrière l’enseignant, il reste toujours une personne

Nous avons parfois construit autour de l’enseignant une étrange obligation de solidité permanente. Puisqu’il est celui qui accueille les élèves, il devrait être rassurant ; puisqu’il enseigne, il devrait savoir ; puisqu’il possède de l’expérience, il ne devrait plus douter.

Mais l’expérience professionnelle n’efface pas l’être humain.

On peut être compétent et avoir peur de ne pas l’être suffisamment. On peut avoir vingt rentrées derrière soi et sentir quelque chose se serrer légèrement à l’approche de la vingt et unième. On peut aimer retrouver une classe tout en regrettant encore un peu le rythme de l’été. On peut être heureux d’enseigner et appréhender la reprise sans qu’aucune de ces réalités n’annule les autres.

Peut-être même que nous gagnerions à accueillir cette appréhension avec un peu plus de curiosité et beaucoup moins de jugement, car elle raconte parfois simplement que nous savons que quelque chose d’important va recommencer.

Dans quelques jours, les portes s’ouvriront, les couloirs retrouveront leur bruit, les chaises grinceront à nouveau sur le sol et les élèves que nous avons tant imaginés pendant les dernières semaines seront enfin là. Ils seront probablement très différents de la classe que nous avions construite dans notre tête et, heureusement, puisque c’est précisément à cet instant que notre véritable travail pourra commencer.

Peut-être qu’une rentrée réussie ne commence pas par un enseignant qui a réponse à tout, mais par un enseignant suffisamment disponible pour rencontrer les élèves qui sont réellement devant lui.

Il ne s’agit donc peut-être pas d’être parfaitement prêt.

Il s’agit d’être suffisamment prêt pour commencer.

Et vous, quelle est la pensée qui revient le plus souvent lorsque la rentrée approche ?

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